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Une image mentale

Centre culturel de Gentilly
Le Lien
Exposition de Valérie Novello et Rieko Koga
Mars / Mai 2017
Valérie Novello s’entretient avec Élise Sethi, responsable des arts plastiques au Centre culturel de Gentilly.

 

Cartographie des corps

Centre culturel de Gentilly
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Exposition de Valérie Novello et Rieko Koga
Mars / Mai 2017

A Gentilly, l’étonnante expo qui dévoile la cartographie des corps
Le figaro.fr Publié le 09/03/2017

 

Valérie Novello sculpte des corps-paysages, Rieko Koga brode l’infini. Valérie Novello cherche et construit dans toutes les matières, papier japonais, plâtre, cire, plomb, «un univers de chair, un paysage humain». Rieko Koga, japonaise et plasticienne, pique, point après point, d’un geste intuitif et répété le tissu ou le papier.

N’ayez pas peur de franchir le périphérique pour découvrir l’œuvre de ces deux artistes exposées au Centre culturel de Gentilly. Leur travail et leur rencontre méritent plus qu’un détour. Un lien invisible semble les avoir réunies.

Chaque objet, chaque pièce a trouvé sa place dans cet espace à taille humaine. «Nombre» de Rieko Koga, une spirale de chiffres, et «Rain», infini des gouttes, côtoient et semblent répondre à «Cordons» de Valérie Novello. Cordons, une étonnante descente dans nos entrailles de plâtre. Blanches, pures, mémoire du corps, mais libérées du corps. Accrochées, accolées, signes d’une étrange écriture poétique.

Le corps, «une terre aux contours infinis, un territoire intime dont la cartographie ne sera jamais achevée», confie Valérie Novello. Un corps, que l’artiste d’origine italienne, expose sous toutes les coutures. Le corps parfois libéré, parfois enfermé invite le spectateur à toujours mieux le pénétrer.

Dans une autre pièce, trois panneaux, trois formes humaines, trois couleurs : avec «Peaux sous verre», l’artiste nous fait voyager au cœur du corps-paysage, à la découverte d’un corps-territoire aussi grand qu’un homme. Beauté de ce qui ne se voit pas, obsession d’une artiste qui fouille la matière pour donner forme à ses images mentales.

Les deux artistes ont aussi repoussé les murs. Elles exposeront dans un hangar désaffecté, les samedis 18 et 25 mars, des pièces beaucoup plus grandes. Un sous-bois mystérieux, des corps ossifiés, un gigantesque collier… pour tenter d’appréhender un peu d’infini.

Corps novello

Par Jean-Luc Nancy
Philosophe

 

De nous-même nous ignorons beaucoup – presque tout, pourrait-on dire. Nous ne sommes pas faits pour nous connaître nous-même : c’est notre différence avec une machine cybernétique, qui neconnaît qu’elle-même.

De ce que nous ignorons ainsi, une part non négligeable est constituée par notre corps. Si nous en connaissons plusieurs aspects – c’est-à-dire apparences, façons de se présenter ou de se ressentir, nous ne connaissons à peu près rien de ce qui porte, conforme, innerve et inspire ces aspects. C’est-à-dire de nos organes. Nos organes sont dissimulés à notre vue et à notre intelligence : l’une comme l’autre ne peuvent nous arriver que du dehors, des inspections et des manipulations de la biologie, de l’anatomie et de la médecine. Pour recevoir ces informations, nous devons autant que possible ne pas être en état de maladie sévère, encore moins de corps disséqué ou bien de prélèvement placé sous un microscope.

Ce que nous sommes au-dedans nous est aussi peu accessible physiquement qu’intellectuellement. Le corps et l’inconscient sont en définitive la même chose : d’où vient qu’en nous à notre insu s’agitent ces pulsions, se composent et décomposent ces configurations complexes, sinon des processus cellulaires, tissulaires, glandulaires, humoraux et nerveux dont la machination a formé et continue de transformer ce que nous sommes «notre corps» ? Comment pourrait-il être à nous puisqu’il nous fait ? Comment nous ferait-il s’il ne se dérobait à nous ?

Valérie Novello ne prétend pas doubler les planches d’anatomie ni l’imagerie médicale. Elle ne prend pas les organes comme objets de savoir ni de pouvoir. Elle perçoit ce qui se présente à elle (elle ? son inconscient, son imagination, son impression, son sentiment, sa vision, sa façon… tous ces mots si insuffisants pour dire «elle», elle-«même», telle quelle) – elle perçoit ce qui se présente –paysages, hommes ou femmes, lits, cordons comme des formations organiques. Tous les aspects sont pour elle (pour son regard, son tact, son flair, son ouïe, son goût, son émotion) de l’ordre et de la matière des grumeaux, boyaux, tissus, fibres, gelées, téguments, caillots, flocons, mousses, touffes, gaines, pâtes, glus, glaires et graisses qui forment – sans jamais proprement dessiner ni sculpter –une organologie générale sans organes pourtant et par conséquent sans corps.

Sans corps accompli, ouvragé, en ordre de marche, organisé. Non pas des organes sans corps mais plutôt des remous ou des convulsions proto-organiques, des bouillonnements, des fermentations, des gélifications d’une matière imprégnée de vagues visions viscérales, de confuses mémoires ou anticipations d’une vie pré ou post vivante – comme des malaxages, des brassages ou des thromboses, des vascularisations d’un magma en train de tâtonner vers le vivant.

Bien moins des représentations à regarder que des effervescences à partager.

Ce qui n’est pas montré

Par Philippe Comar
Écrivain, professeur à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris

 

Les œuvres de Valérie Novello, précieuses et baroques, ont toutes en commun de jouer sur le double registre du contenant et du contenu. Elles se construisent avec ce qui les supporte ou les enveloppe. Elles génèrent ce qui en retour les protège et les signale au regard.

Des châsses de verre serties d’un mince bourrelet de métal, des coffres entrouverts capitonnés de velours ou gainés de plomb, des écrins moelleux éternisés dans le plâtre enferment, accueillent ou recueillent, ici des nuages, fragiles dentelles d’amidon, là des boules de faïence qui, tels des fruits ronds et mûrs, s’ouvrent sur des lèvres proférants une syllabe muette, ailleurs des mains figées qui serrent entre leurs doigts – comme la griffe d’une bague enserrant une pierre précieuse – un noyau de «pêche» fendu, stigmate saignant, sexe ou plaie ?

Une autre pièce est formée d’un lourd sarcophage sur lequel repose la vêture d’un ange gisant – armure ou mue d’un corps enlevé. La coque métallique se referme comme un étui sur un vide intérieur, percée çà et là de quelques crevés, et parsemés de plumes en plomb, évoquant soit des feuilles finement nervurées, soit des coquilles de quelque crustacé. Les ailes ont cédé leur place à des élytres creuses qui parcourent le dos, telles deux langues de feu éteintes.

Dans les œuvres de Valérie Novello, chaque élément est à la fois porté et porteur d’autre chose. L’essentiel n’est pas montré, mais seulement suggéré en creux. L’importance délibérée qui est accordée au support, au cadre ou à l’enveloppe, souligne par contraste que l’œuvre ne se réduit pas à ce qu’elle contient en apparence. À l’image du reliquaire ou de l’ostensoir, le support indique ici un excès de présence. L’œuvre ne cherche pas à faire voir. Elle renvoie à l’invisible ou à l’insaisissable, ainsi la volonté d’apprivoiser des nuages, de donner à entendre des syllabes tues, de faire sourdre la souffrance des mains, ou encore de saisir, dans l’image la plus statique, la fuite d’un ange.

Entre ciel et plomb

Par Anne Armagnac
Critique littéraire

 

Nous voici avertis, les dimensions et les substances sont capables de se métamorphoser, de s’inverser sous nos yeux. Tout est incroyablement animé. Les matières ici représentées sont vivantes, comme le sont nos mains, nos membres, nos bouches. Elles parlent, elles pèsent, elles ploient.

Architecture de nuages, parcelles d’infini, cieux contenus. Fagot lumineux chauffé à blanc. Dentelle de larmes pour bottes de sept lieues. Et que dire de la peau de l’homme, abandonnée, au mur, un temps suspendue, ayant perdu sa contenance.

Bustes voilés, ardents et uniformes, faisant la haie.

Une respiration les parcourt que dément leur trompeuse immobilité. Où sommes-nous ? Au sein de quel délicat système où nous seraient dévoilés les secrets mouvements des corps, des éléments, leurs métamorphoses ? Retranchements, mouvements perpétuels, combats incessants, jeux des apparences auxquels répond une rigoureuse et émouvante ordonnance, laissant voir la pesanteur, à la légèreté son poids.

Nous sommes dans un château. Une histoire nous est contée. Un conte moderne. Il donne naissance aux objets d’un culte lumineux, mystérieux et cruel. On entend le bruit des affrontements les plus intimes, comme les plus spectaculaires. Fureur obstinée, vibrations et clameurs, épuisant travail des hommes, et aussi leur chant maladroit en réponse à celui des nuages. Alignements, jeux d’éléments simples, contrastés, rythmés, composent un ensemble captivant, une géométrie réduite qui tente de révéler l’insaisissable, l’égalité du plein et du vide.

Tentative de mise en relief de songes intenses et cosmiques, délicate intuition de poète. À regarder ces sculptures, nous sommes conscients de franchir une limite ; et c’est d’un autre œil qu’ensuite nous regardons le ciel.